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Mira Rizkallah, lauréate JCJC : « ne pas attendre de ne plus avoir peur pour se lancer »

Chercheuse à Centrale Nantes au sein du laboratoire des sciences du numérique de Nantes (LS2N), Mira Rizkallah est lauréate de l’appel à projet JCJC (Jeunes Chercheuses et Jeunes Chercheurs) organisé par l’ANR pour son projet SYNAPSE. Retour sur son parcours et ses recherches dans ce portrait.

le 15 septembre 2026

Pour commencer, peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours en quelques mots ?

Je suis Mira Rizkallah, je suis originaire du Liban. Mon parcours académique a commencé dans ce petit pays, où j’ai eu la chance de suivre un double cursus au lycée et d’obtenir à la fois le baccalauréat français et le baccalauréat libanais. J’ai ensuite poursuivi mes études à l’Université Saint-Esprit de Kaslik, l’USEK, où j’ai obtenu un diplôme d’ingénieur en télécommunications, avec une spécialisation en traitement du signal et de l’image.
J’ai toujours été passionnée par ce domaine, et j’avais aussi très envie de découvrir la France et d’y poursuivre mes études. C’est ce qui m’a naturellement amenée à chercher une thèse en France. J’ai ainsi rejoint l’INRIA à Rennes, où j’ai réalisé ma thèse dans le domaine du traitement du signal et de l’image, et j’ai obtenu mon doctorat en 2019.
Durant ma thèse, j’ai également eu l’occasion de collaborer avec l’EPFL (Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne), en Suisse, ce qui a été une expérience très enrichissante, à la fois sur le plan scientifique et humain. Après mon doctorat, j’ai poursuivi avec un post-doctorat à l’INRIA, dans le cadre d’un projet européen ERC (European Research Council). Cette expérience m’a permis de continuer à développer mes recherches tout en travaillant dans un environnement international.
Et finalement, en novembre 2020, j’ai rejoint Centrale Nantes en tant que maîtresse de conférences, où je poursuis aujourd’hui mes activités d’enseignement et de recherche.

Aujourd’hui, sur quoi portent tes recherches ? 

Aujourd’hui, mes recherches portent principalement sur les graphes. Pour faire simple, un graphe est un outil mathématique qui permet de représenter des objets, qu’on appelle des nœuds, et les connexions ou les relations qui existent entre eux. C’est un outil très puissant, parce qu’en étudiant la structure de ces connexions, on peut extraire de l’information qui n’est pas forcément visible lorsqu’on regarde chaque élément individuellement.

J’ai choisi d’utiliser les graphes dans le domaine biomédical, et plus particulièrement en médecine, avec l’objectif d’aider les médecins dans le diagnostic et le pronostic des maladies. Il y a plusieurs façons de les utiliser. Par exemple, on peut représenter des lésions cancéreuses dans le corps comme des nœuds et modéliser les interactions ou les relations entre ces lésions. On peut aussi représenter les différentes régions du cerveau comme des nœuds et étudier leurs niveaux de synchronisation ou de connectivité. Mais on peut également raisonner à l’échelle d’une population de patients. Par exemple, deux patients qui présentent des caractéristiques similaires peuvent être représentés comme deux nœuds fortement connectés dans un graphe. En analysant ces connexions, on peut alors identifier des groupes de patients qui ont des profils similaires et, éventuellement, mieux comprendre pourquoi certains répondent à un traitement et d’autres non.

L’objectif, à terme, est donc d’aller vers une médecine plus personnalisée, où les caractéristiques propres à chaque patient sont mieux prises en compte pour améliorer le diagnostic, le pronostic et le choix du traitement.

Tu es aujourd’hui lauréate de l’appel à projets JCJC. Qu’est-ce que cette reconnaissance représente pour toi ?

C’est une très grande réussite pour moi et toutes les personnes impliquées dans le projet SYNAPSE. Celui-ci est le fruit de plusieurs collaborations et discussions scientifiques enrichissantes, qui m’ont permis d’acquérir cette maturité. Toute seule, je n’aurais pas eu le courage de le faire. Je suis donc reconnaissante à toutes les personnes qui m’ont encouragée à tenter ma chance et qui m’ont soutenue tout au long du montage et du dépôt de ce projet.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire de la recherche ? Y a-t-il eu un déclic, une rencontre ou une expérience qui t’a particulièrement marquée ?

Ma passion pour l’enseignement et la recherche s’est construite à plusieurs moments de mon parcours. Ma première inspiration a été mon enseignante de traitement du signal, au Liban. Elle avait cette capacité à nous faire comprendre des concepts parfois très abstraits avec beaucoup de clarté et une vraie qualité pédagogique. Je me souviens m’être dit à l’époque : « J’ai envie de devenir comme elle ». C’est notamment ce qui m’a donné envie de poursuivre en doctorat, avec l’objectif de pouvoir, à mon tour, devenir enseignante à l’université.

C’est ensuite pendant mon doctorat que j’ai véritablement découvert le monde de la recherche. Mon directeur de thèse a été ma deuxième grande inspiration. Il m’a accompagnée avec beaucoup de patience et de bienveillance, tout en partageant avec moi sa passion pour la recherche. 

J’ai alors compris que ce métier me permettrait non seulement de transmettre et d’enseigner, mais aussi d’accompagner à mon tour de jeunes chercheurs et chercheuses dans leur parcours, de les aider à avancer, à prendre confiance et, pourquoi pas, à apporter leur propre contribution au monde de la recherche. C’est finalement cette double dimension, transmettre et faire avancer la recherche, qui m’a donné envie de devenir enseignante-chercheuse. 

En tant que femme, comment as-tu vécu ton parcours dans le monde de la recherche ? As-tu rencontré des obstacles ou des situations qui t’ont particulièrement marquée au cours de ton parcours ?

Les obstacles, ça fait partie du chemin. Mais comme le dit Hafid Aggoune, « la vie s’arrête quand la peur de l’inconnu devient plus forte que l’élan ». Moi, je ne me suis pas toujours sentie légitime de me lancer dans des projets. J’ai eu des papiers refusés pour des conférences internationales et des journaux internationaux, j’ai parfois dû faire deux fois plus mes preuves. Et puis, parler devant trois cents élèves en école d’ingénieurs dans un amphithéâtre, et réussir à ne pas avoir peur de leur regard ou de leur jugement… c’est aussi une grande aventure !

Être une minorité dans un monde encore très masculin, ce n’est pas toujours simple. Il y a eu des moments de doute, clairement. Des moments où je me suis demandé : « Est-ce que je suis vraiment à ma place ? ». Dans ces moments-là, je crois qu’il est important de chercher ses alliées, de bien s’entourer, et de ne pas rester seule avec ses doutes. Ça aide énormément à avancer plus sereinement.

C’est avec le temps que j’ai compris qu’on n’a pas forcément besoin de se sentir légitime pour oser. Parfois, il faut juste faire le premier pas comme avec cet ANR JCJC, même avec le doute, même avec la peur. Et finalement, c’est peut-être ça, avancer : ne pas attendre de ne plus avoir peur pour se lancer.

Qu’est-ce qui, selon toi, peut encore être fait pour encourager davantage les femmes à s’engager dans les carrières scientifiques et à y rester ?

Je dirais : de la reconnaissance, du mentorat et des modèles. De la reconnaissance, parce qu’il faut reconnaître le travail et les compétences des femmes. Du mentorat, parce qu’avoir une femme plus senior à qui poser ses questions, demander conseil ou simplement se comparer, ça peut vraiment changer les choses. Des modèles aussi : mettre davantage en avant les femmes scientifiques pour que les jeunes femmes puissent se projeter. Et surtout, dès le plus jeune âge, leur apprendre qu’elles sont tout aussi légitimes que les autres à oser, prendre la parole, se tromper et prendre leur place. Parce que pour rester dans les sciences, il faut déjà d’abord se sentir à sa place.

Quel conseil aimerais-tu donner à une jeune femme qui envisage aujourd’hui de se lancer dans la recherche ?

Pour changer le monde, il faut commencer par se changer soi-même. Alors ose être celle que d’autres n’ont pas osé être. Et surtout, cherche tes alliées : il y en a partout. Tu n’es pas obligée d’avancer seule.

Publié le 15 septembre 2026 Mis à jour le 15 septembre 2026